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Vivre par procuration

À la réception du motel, je vis beaucoup de temps morts interminables et mon manque d’imagination ne suffit pas à peupler ces silences. Alors je continue à vider la bibliothèque en face de chez moi, me contentant de bouquins un peu abimés qui ont été lus aux toilettes par la moitié de mes voisins. Il ne faut pas être trop dédaigneux pour découvrir la littérature.

Voilà quinze ans que je travaille sur la rue Greber. À l’époque, j’avais commencé au plus bas, par le ménage, puis j’ai géré le service de buanderie et maintenant je m’occupe de la réception.

Je ne pourrais pas rêver mieux avec mon pitoyable niveau de scolarité. J’ai accompli beaucoup de tâches ingrates avant d’être embauchée ici; j’ai beaucoup trainé dans la rue aussi. Adolescente, je n’étais pas studieuse alors j’ai vite décroché de l’école.

Mes parents ne s’intéressaient pas trop aux études et ils ne m’ont pas poussée à continuer plus loin. Je pense même que mon décrochage les a soulagés; au moins, ils n’allaient pas devoir se sacrifier pour me payer des cours d’université inutiles. Je ne me faisais remarquer qu’en cours de français parce que j’avais compris l’emploi du passé simple avant tout le monde.

Mais cela ne suffisait pas; il fallait aussi calculer, saisir les formules physiques, réaliser des potions chimiques et savoir les capitales du monde; et tout ce surplus me demandait trop d’effort.

Alors, j’ai fui et j’ai galéré.

En général, je ne ressentais pas grand chose. J’étais constamment anesthésiée. Même les relations sexuelles, je les vivais machinalement. J’étais incapable de savoir si je désirais une personne ou méprisais une autre; alors je couchais avec tous, peu importe. Je ne ressentais rien.

Tout est gris.

Je m’enfonçais dans une douce solitude confortable, ne créant que des relations superficielles qui ne me demandaient pas de rendre des comptes.

Et puis, j’ai découvert la littérature et les personnages des livres sont devenus mes amis. Encore plus simple.

Mais je suis seule. Seule avec mes livres.

Je regarde mes clients; ils se refugient tous dans le travail, le sexe ou l’alcool. Je me dis que finalement, je fais sûrement la même chose avec la lecture. Je n’arrive pas à savoir si c’est une bonne ou mauvaise chose. Se divertir pour s’empêcher de réfléchir à sa condition, est-ce signe de faiblesse ou au contraire, d’intelligence? Je vais laisser répondre les plus cultivés; en attendant je continue à lire.

Surtout les Classiques. À partir du XIXème siècle. Avant cette époque, j’ai du mal à comprendre tous les mots. Je garde toujours un dictionnaire à côté de mon ordinateur mais devoir chercher une définition toutes les deux phrases gâche un peu la lecture. J’ai beaucoup développé mon vocabulaire ces dernières années, je fais de grands efforts lorsque je parle aux clients; je ne veux pas qu’on s’imagine que je suis seulement une pauvre petite illettrée réduite au service à la clientèle.

Parfois, je me sens soudainement très seule et affligée. Est-ce que je me trompe en choisissant de lire l’amour au lieu de le vivre? Je ne me souviens même plus des effets du désir sur mon corps. Mais j’ai peur. J’ai toujours eu peur. Et les livres, eux, ne risquent pas de me faire souffrir.

Alors, je préfère continuer à vivre par procuration.

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