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Un mercredi à la laverie du coin

Quand son père lui avait demandé de s’occuper de la laverie pour la première fois parce qu’il était encore trop saoul de sa virée de la veille, Roxane avait crié bien fort son désaccord. Elle aurait préféré de loin aller rejoindre ses amies pour aller voir un film à 5$ au cinéma du Centre Eaton. Mais elle n’avait même pas un 25 sous en poche et s’était disputée avec sa meilleure amie, Viviane, deux jours auparavant, parce que celle-ci avait encore préféré aller flâner au Dairy Queen, avec des garçons avec trop de gel dans les cheveux et l’avait abandonnée un après-midi entier.

Alors elle avait accepté à contrecœur de se poster au comptoir de la laverie tout un samedi. Surtout que son père lui avait promis de lui acheter le dernier album d’Our Lady Peace. Il avait fini par oublier sa promesse, ce qui n’avait pas étonné du tout Roxane.

Cela faisait longtemps qu’elle avait cessé d’attendre quelque chose de lui et elle avait été obligée de pardonner à Vivane, afin que celle-ci lui prête le CD, qu’elle avait volé au HMV la semaine auparavant.

 

Mais seize ans plus tard, Roxane se trouvait encore à son poste, au coin de la rue Rouen et de l’avenue Bourbonnière, son père étant infirme depuis plusieurs années et Viviane, mariée avec 3 enfants insupportables, tous de père différent.

Elle avait fini par y prendre goût même si certains matins étaient plus pénibles que d’autres. Ceux de janvier et février l’horrifiaient, quand il faisait -30 degrés et qu’il fallait qu’elle sorte de son lit trop grand pour elle, après une autre nuit d’insomnie, même si elle savait très bien que personne ne viendrait faire sa lessive par un froid pareil et qu’elle passerait la journée à fixer les murs blancs sales, qu’elle se promettait toujours de repeindre mais n’en avait jamais le courage.

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Elle finissait par envier sa vieille amie dont les enfants la réchauffaient au moins de leurs cris. Elle, à plus de 30 ans, elle n’avait personne dans sa vie et n’en avait jamais vraiment eue. Ce n’était pas le choix qui manquait.

Tous les hommes de ce coin d’Hochelaga avait tenté leur coup et lui avait proposé d’aller boire une petite Molson au bar à karaoké quelques rues plus loin. Forcément, une dame qui savait plier le linge et choisir la bonne température pour chaque couleur, ça plaisait toujours à ces célibataires endurcis qui n’avaient même pas les moyens de se payer une machine à laver chez eux mais qui n’oubliaient jamais d’aller dépenser leur paye en caisse de 24.

Le mercredi soir surtout, elle avait remarqué qu’ils se montraient tous plus pressants.

Comme si ce jour là, l’optique de se retrouver seul avec une pile de linge propre à ranger, était plus effrayant que tout.

Ces soirs-là semblaient toujours plus tristes que les autres. Et Roxanne en suivait souvent un à contre-coeur, par peur d’avoir trop froid chez elle.  Elle finissait presque tout le temps, par s’amuser. Et au bout de quelques shooter de Jack Daniels, elle se mettait à chanter au karaoké N’importe quoi d’Éric Lapointe ou Julie des Colocs. Sa voix était terrible mais en pleine semaine, il n’y avait pas grand monde pour s’en plaindre.

Lorsque son rendez-vous galant, n’avait pas été horrifié de la voir massacrer ces succès québécois, elle acceptait toujours de le suivre jusqu’à chez lui, histoire d’avoir un peu chaud, mais elle fuyait toujours avant l’aube.

Elle avait peur d’apercevoir de la déception dans le regard de son amant de la veille alors qu’il verrait à quoi elle ressemblait le lendemain, sans le nuage euphorique de l’alcool qui aide à rendre tout le monde plus séduisant.

Elle ne se voyait pas comme le genre de filles avec qui on a envie de partager un brunch après une nuit d’amour, mais plutôt comme le genre qu’on essaie d’oublier bien vite et qu’on avait choisi uniquement par peur de la solitude de la mi-semaine.

Les années avaient passé et Roxane avait vieilli sans trop se regarder dans le miroir, parce que lorsqu’il lui arrivait de jeter un coup d’œil à son reflet, elle devenait trop triste en pensant que les bières bues chaque soir pour l’aider à dormir et les cigarettes pour passer le temps à la laverie les jours de semaine, l’avaient fait vieillir beaucoup trop vite.

La solitude ne l’avait pas non plus aidé à adoucir ses traits.

Mais chaque matin, elle se levait pour ouvrir la laverie et maudissait en silence d’avoir dit oui à son père, ce fameux premier jour, comme si cela avait changé pour toujours son destin et l’avait enchainée pour la vie à ses machines à laver.

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